Notre voile d’ignorance

 

Je n’ai jamais réussi à me mettre d’avance à la place de moi-même.

Je m’explique : par le passé, quand j’ai été confronté à un changement de vie décisif, je n’ai pas su anticiper correctement l’état dans lequel je me retrouverais après le changement.
Je me suis découvert en proie à des émotions, à des désirs, à des pensées dont rien ne laissaient supposer la venue ni l’intensité dans la situation précédente.

De tels changements peuvent avoir plusieurs natures, mais, en général, ils touchent aux étais de l’existence : il s’agit par exemple d’une séparation amoureuse, d’un nouveau métier, d’un déménagement.
Chaque fois que je me suis retrouvé devant des chemins existentiels qui bifurquent, j’ai tenté, afin d’effectuer les bons arbitrages, de comprendre où chaque voie qui s’offrait m’emmenait, à quels paysages elle ouvrait.
Mais j’ai fait les plus grossières erreurs.
Quand j’imaginais qu’une séparation se révélerait une libération, une explosion de vitalité, je me suis retrouvé en proie à l’angoisse et à l’esseulement.
Ou bien, au contraire, quand je considérais qu’un déménagement – de la ville pour la campagne – serait un arrachement inconfortable, suivi d’un patient retissage des habitudes, je me suis aperçu qu’il m’apportait immédiatement une sérénité insoupçonnée.

Le plus étonnant dans cette affaire, c’est que j’ai l’impression, quand je considère mes amis ou mes proches, de deviner mieux qu’eux-mêmes ce qu’il va advenir d’eux, quand ils prennent des décisions capitales.
L’un quitte un métier urbain pour tenter une nouvelle activité dans un village, et je vois la déception et le naufrage avant lui.
L’autre est terriblement abattu parce que sa petite amie vient de le quitter, et je pressens que six mois plus tard, après sa traversée des ombres, il rayonnera, arborera un sourire qu’il avait depuis longtemps perdu, au milieu d’un printemps retrouvé.

Comment se fait-il qu’on se mette plus facilement à la place des autres que de soi-même, quand il s’agit de l’avenir ?

C’est sans doute que l’on est capable d’embrasser, chez les autres, le mouvement général de la vie, avec ses articulations et ses scansions, sa logique d’ensemble. On voit grosso modo où ils vont, s’ils se précipitent dans un mur ou non.

Alors que pour soi-même, une telle vision panoramique n’est pas possible, et nous sommes chaque fois aux prises avec un état inconnu qui est comme un trou, un gouffre qui s’ouvre sous nos pieds, dans lequel nous tombons si profondément que nous ne voyons pas les alentours ni même le ciel.

Pour user d’une métaphore musicale, nous entendons la mélodie de l’existence des autres, quand nous percevons pour nous-mêmes chaque note successivement, avec tant de puissance qu’elle nous assourdit et couvre ce qui la suit comme ce qui la précède.
Il y a de nombreux inconvénients à cette situation, et notamment celui-ci : que toutes nos décisions rationnelles sont mal avisées.

Mais il y a aussi un avantage, sans aucun doute, à notre voile d’ignorance : nous nous réservons davantage de surprises à nous-mêmes que ne le font nos proches. Mon incapacité à me projeter dans mon moi futur me prémunit contre l’ennui.
Pour connaître ma vie, la déduction ne m’est d’aucun secours : je n’ai d’autre latitude que de la vivre.

Par ALEXANDRE LACROIX

Directeur de la rédaction Philosophie Magazine


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